Inscrire un terme

Retour
Illustration Univeristé et 7 silhouettes masculines arrêtées devant
Sports et bien-être

Violences sexuelles à l’université : des politiques, mais quelle confiance ?

Lorsqu’une étudiante dénonce une agression sexuelle, son avenir peut basculer. Pourtant, lorsque les personnes mises en cause risquent de voir leur propre avenir compromis, on s’inquiète de leurs études, de leur réputation et de leur carrière. Mais qu’en est-il de la personne qui affirme avoir subi les violences ? Il faut croire que certaines réputations valent plus que d’autres.

Crédit visuel : Élodie Ah-Wong 

L’affaire qui secoue l’université Cornell, aux États-Unis, illustre cette contradiction. En octobre 2024, une étudiante a affirmé avoir été agressée sexuellement par sept membres de la fraternité Chi Phi. Près de deux ans plus tard, une poursuite civile rendue publique et la réouverture de l’enquête criminelle ont remis l’affaire sous les projecteurs. 

À ce jour, aucune culpabilité n’a été établie par un tribunal, et les personnes mises en cause ont droit à une procédure équitable. Cela ne devrait toutefois pas empêcher de remettre en question la réponse institutionnelle ni de reconnaître les conséquences vécues par la plaignante. 

La peur de ruiner une vie, mais laquelle ?

Dans une entrevue accordée à NBC News, un avocat représentant l’un des étudiants mis en cause aurait qualifié les allégations de « non seulement intentionnellement malhonnêtes, mais aussi moralement répugnantes » (traduction libre). De tels propos placent la crédibilité de la plaignante au cœur du débat, avant même que les faits aient été établis par un tribunal. 

Certes, une accusation peut avoir des conséquences considérables pour les personnes mises en cause. Mais la personne qui dénonce les violences n’est pas épargnée pour autant. La plaignante a quitté l’université où elle souhaitait étudier. Et son avenir à elle ? Pourquoi les conséquences qu’elle subit semblent-elles si facilement reléguées au second plan ?

Il ne s’agit pas de réclamer des sanctions sans égard aux preuves ni de considérer toute accusation comme un fait établi. Il s’agit de rappeler qu’une procédure équitable doit permettre d’examiner les allégations avec rigueur, sans que la personne qui les rapporte soit systématiquement discréditée.

Pourquoi apprend-on encore aux filles à se protéger ?

On apprend aux filles à faire attention à leur verre, à éviter de rentrer seules et à se méfier des personnes qui les entourent. On leur rappelle constamment les précautions à prendre pour éviter de se retrouver dans une situation dangereuse. Mais pourquoi la responsabilité de prévenir les violences repose-t-elle si souvent sur celles qui risquent de les subir ?

Pourquoi ne pas accorder autant d’importance à la sensibilisation des garçons au consentement, au respect des limites et à la responsabilité de leurs comportements ? Prévenir les violences sexuelles ne consiste pas seulement à apprendre aux filles à reconnaître les situations dangereuses, mais aussi à enseigner à tout le monde le respect des limites d’autrui et l’importance d’intervenir lorsqu’un comportement est inquiétant. La responsabilité de prévenir ces violences ne repose pas uniquement sur la personne qui risque de les subir, mais aussi sur l’entourage et sur la culture qui tolère et passe sous silence certains comportements.

L’affaire Cornell rappelle ainsi que la prévention doit dépasser les gestes individuels et s’attaquer aux attitudes qui peuvent contribuer à banaliser les violences sexuelles. 

Des politiques, mais quels résultats ?

Cornell affirme avoir mené une enquête interne, organisé des audiences et imposé des sanctions, notamment des expulsions et des suspensions. La fraternité a été fermée en 2024 et demeure interdite sur le campus depuis. L’université a également créé un groupe de travail sur les agressions sexuelles commises sur le campus. Ses recommandations formulées en mars 2026 comprennent notamment des formations destinées aux nouvelles personnes étudiantes et des ressources supplémentaires en matière de prévention. Un examen indépendant de la réponse de l’université a aussi été annoncé.

Ces mesures doivent être reconnues, mais pourquoi a-t-il fallu une affaire d’une telle envergure pour accélérer cette réflexion ? La prévention et l’accompagnement des personnes touchées devraient-ils attendre qu’une situation attire l’attention du public pour devenir des priorités institutionnelles ?

La confidentialité des dossiers des personnes étudiantes pose également un défi. Cornell affirme ne pas pouvoir divulguer les décisions individuelles. Comment, dans ces conditions, la communauté peut-elle évaluer la réponse de l’université et comprendre si les sanctions étaient proportionnées aux faits établis ? Le respect de la vie privée est essentiel, mais il ne devrait pas empêcher toute forme de transparence sur les procédures, les critères de décision et les mesures prises pour prévenir de nouveaux incidents. 

Une université prestigieuse a beaucoup à perdre lorsque son nom est associé à une affaire de cette gravité. Sa réputation et la confiance de sa communauté sont en jeu. Mais c’est justement dans ces moments que ses engagements doivent être mis à l’épreuve. En l’absence de preuve, il serait injuste d’affirmer que Cornell a délibérément sacrifié l’avenir d’une étudiante pour protéger sa réputation. Il reste néanmoins légitime de s’interroger sur les décisions prises et les limites des mécanismes censés protéger sa communauté.

Au-delà de Cornell, cette question concerne toutes les institutions qui promettent de protéger leur communauté. En tant qu’étudiante, je veux pouvoir faire confiance aux procédures de mon université. Je veux croire que, si quelque chose m’arrive, ou arrive à mon amie, à ma voisine ou à ma camarade de classe, nous serons entendues, soutenues et prises au sérieux. Je veux savoir que les politiques censées nous protéger ne sont pas simplement des engagements écrits pour préserver l’image d’un établissement.

La confiance ne se décrète pas. Elle se construit par des actions concrètes, des procédures rigoureuses et une responsabilisation réelle.

Les universités doivent joindre l’acte à la parole. Car entre ce qui est écrit dans leurs politiques et ce qui est fait sur le terrain, le décalage peut bouleverser des vies.

Et ce n’est pas normal.

Inscrivez-vous à La Rotonde gratuitement !

S'inscrire