Pourquoi romantiser le fait d’être toujours occupé.e ?

Élodie Ah-Wong

2 novembre 2026
Une personne qui travaille sur un ordinateur avec plusieurs choses en tête.

Il suffit de passer quelques minutes sur les réseaux sociaux pour avoir l’impression que tout le monde est constamment en train d’accomplir quelque chose. À force d’être exposé.e.s à ces images, nous finissons par croire que rester occupé.e.s en tout temps est non seulement normal, mais nécessaire. 

Crédit visuel : Élodie Ah-Wong — Directrice artistique

Être occupé.e devient alors bien plus qu’un simple état : c’est presque perçu comme un signe d’ambition, voire de réussite. Mais pourquoi accordons-nous autant d’importance au fait de toujours avoir quelque chose à faire ? Est-il encore acceptable de ne rien faire du tout ?

Être occupé.e = symbole de réussite ?

À l’université, j’ai l’impression qu’il existe une pression implicite de toujours faire plus, que ce soit étudier davantage ou s’impliquer dans des associations et comités. Mes amis semblent être toujours en train d’étudier pour leur prochain examen ou de relire leurs notes après chaque cours.

Pour ma part, je n’ai jamais vraiment eu cette habitude. Bien que je comprenne l’importance d’étudier et de fournir des efforts constants, je ne passe pas tout mon temps libre à la bibliothèque. Je ne dis pas cela pour critiquer celles et ceux qui le font. Honnêtement, je trouve ça assez impressionnant et j’admire leur capacité à rester concentré.e.s aussi longtemps. J’aimerais moi-même avoir un peu plus d’autodiscipline. Cependant, je me demande si la performance et la productivité ne sont pas devenues si importantes dans notre  société qu’elles sont perçues comme les seules manières de réussir.

Dans plusieurs cours que j’ai suivis, des étudiant.e.s me disaient consacrer de longues heures à la préparation d’un examen alors que, pour ma part, quelques heures me suffisaient généralement (j’avoue que je m’y prends parfois à la dernière minute, mais c’est une histoire pour un autre jour !).

Je crois qu’au-delà  d’un certain point, étudier davantage ne nous aide plus  nécessairement  à mieux retenir la matière, mais contribue plutôt à notre fatigue. Je pense particulièrement aux étudiant.e.s qui passent une nuit blanche la veille d’un examen dans l’espoir de tout mémoriser. Je comprends le fait de ne pas se sentir préparé.e, mais pouvons-nous réellement bien nous concentrer lorsque nous sommes déjà épuisé.e.s ?

Je pense aussi que les réseaux sociaux contribuent à amplifier ce phénomène. Plusieurs influenceur.ceuse.s publient, surtout pendant la période d’examens, des vidéos « Study with me », dans lesquelles ils.elles se filment en train d’étudier pendant plusieurs heures d’affilée. Bien que ces contenus soient souvent créés pour motiver leur public, ils peuvent aussi devenir des outils de comparaison.

À force de regarder des personnes passer des après-midi à travailler sans perdre leur concentration, nous finissons par nous demander pourquoi nous avons tant de mal à faire de même. Nous les admirons et commençons à croire que cette capacité à être constamment productif est normale, voire attendue. Pourtant, au final, nous restons des êtres humains et non des machines. Nous avons besoin de pauses et de moments de repos pour fonctionner correctement.

Il faut se rappeler que les réseaux sociaux ne reflètent pas toujours la réalité et que les influenceur.euse.s choisissent ce qu’ils et elles montrent de leur vie. J’ai d’ailleurs entendu une influenceuse dire : « Mon compte est public, mais ma vie est privée. Vous ne voyez que ce que je vous laisse voir. » Cette phrase m’est restée en tête car elle résume parfaitement le problème. En comparant notre quotidien à celui des autres sur les réseaux, il est facile d’oublier que leur vie n’est pas aussi parfaite qu’ils.elles le laissent paraître. 

Les failles du système d’éducation

Cette glorification de la productivité me pousse également à remettre en question certains aspects de notre système d’éducation. Je trouve qu’il encourage, lui aussi, cette logique qui nous pousse à toujours en faire plus. Dans plusieurs cours, les examens sont davantage axés sur la mémorisation que sur la réelle compréhension de la matière. Résultat : malgré de longues heures d’étude, plusieurs étudiant.e.s peinent à retenir toute l’information et n’obtiennent pas toujours les résultats espérés.

C’est d’ailleurs ce qui me fait douter de cette obsession pour les longues heures d’études. De mon côté, j’avoue que j’oublie la majorité de l’information après un examen. Bien sûr, les notions importantes restent gravées dans ma mémoire, mais le reste disparaît. Cela me pousse à me demander si nous ne finissons pas par confondre le fait d’être occupé avec celui d’apprendre. Après tout, passer dix heures devant ses notes ne garantit ni  une meilleure compréhension ni un meilleur résultat.

Je constate aussi que nos périodes de « repos » n’en sont pas réellement. Même pendant les congés, il y a souvent un projet ou un travail à terminer. Je me souviens qu’au secondaire, les enseignant.e.s nous donnaient des travaux à faire pendant les semaines de relâche et même pendant le temps des Fêtes. Bien que ces activités nous soient données dans un but pédagogique, elles renforcent aussi  l’idée que nos moments de pause doivent être optimisés. Avec le temps, nous finissons par adopter la même logique selon laquelle le temps libre doit être aussi productif. 

Au final, ce n’est pas seulement la réussite qui semble être valorisée, mais le fait d’être constamment occupé.e à essayer de l’atteindre.

Quand le repos devient une source de culpabilité

À force de valoriser les horaires chargés, plusieurs personnes finissent par avoir l’impression qu’elles devraient toujours être en train de faire quelque chose.

Certains de mes amis m’ont d’ailleurs déjà confié s’ennuyer lorsqu’ils n’avaient pas de devoirs ou d’examens à préparer. Le temps libre devient alors difficile à apprécier, non pas parce que  nous manquons de choses à faire, mais parce que  nous avons l’impression qu’il pourrait être mieux utilisé. Regarder une série, faire la sieste ou pratiquer un passe temps peut alors sembler moins légitime que de travailler.

Personnellement, je n’ai jamais vraiment compris cette façon de voir les choses. À mon avis, il est essentiel de maintenir un bon équilibre entre le travail, les études et le temps personnel, sans laisser un seul de ces aspects prendre toute la place. Il faut savoir reconnaître ses limites.

Je crois que cette culpabilité est liée à la manière dont nous parlons du succès. Nous admirons constamment les personnes qui semblent toujours occupées, et nous les félicitons  même pour cela. Mais, nous parlons rarement de celles qui arrivent à maintenir un bon équilibre malgré leurs responsabilités. Savoir faire une pause, ne serait-ce que pour quelques heures, est une qualité qui mérite d’être valorisée. Je ne pense pas que le repos soit l’opposé de la réussite. Au contraire, il est nécessaire et fait partie du processus. 

Et si ne rien faire était parfois ce qu’il y a de plus productif ?

Il faudrait peut-être redéfinir la productivité. Pour plusieurs, elle se mesure à des actions visibles : étudier, travailler, faire le ménage, etc. Pourtant, il faudrait aussi reconnaître l’importance des actions qui ne rapportent pas de résultats immédiats. Après tout, ce sont ces moments de repos qui permettent à notre cerveau de se ressourcer et d’être « productif ». Il est donc tout à fait possible que passer une soirée à ne rien faire soit plus bénéfique que de s’obliger à étudier pendant plusieurs heures.

Dans une société qui valorise constamment la performance, prendre une pause est parfois perçu comme une perte de temps. Pourtant, je crois que le repos est un besoin et non une récompense qui doit être méritée. La question n’est pas de se demander comment faire plus, mais plutôt pourquoi nous avons toujours l’impression de devoir faire plus.