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La crise de sentiment d’appartenance

Crédit visuel : Élodie Ah-Wong — Directrice artistique

Chronique rédigée par Ingrid Kouakou — Journaliste

Je m’appelle Gnamyhinmauh Jana Ingrid-Dorimène KOUAKOU. Aujourd’hui je suis étudiante en biologie à l’Université d’Ottawa. Mais avant d’en arriver là, j’ai été une ombre voyageuse. Toute ma vie, j’ai vécu loin de mon pays d’origine, la Côte d’Ivoire. Semée ici et là comme une graine vagabonde, je me suis enivrée de mille et une cultures, butinant de fleur en fleur telle cette abeille infatigable pollinisatrice.

L’apprentissage du nomadisme

Tout a commencé après la guerre civile de 2010 en Côte d’Ivoire. En septembre 2012, ma famille et moi emménageons au Nigéria. J’avais sept ans. J’ai laissé derrière moi ce que j’appelais souvenir: une école primaire, des amis, une famille, un pays qui revit après une guerre. Ce choix, je ne l’avais pas fait. Mais avais-je le choix? 

Nouvelle école primaire, nouveau système scolaire, nouvelle langue. Quand je sortais, je peinais à comprendre les passants. En classe de deuxième primaire, durant les cours d’anglais, je me murais dans mon silence de peur de me faire moquer. Même les cours de natation me terrifiaient. Pourtant, au fil des ans, je me suis adaptée, finissant par devenir  un véritable poisson. 

Pour ne pas oublier d’où nous venions, nos parents nous racontaient les histoires du pays, préparaient nos mets traditionnels et nous enseignaient quelques mots de baoulé, notre langue maternelle. Mais à chaque fois que je partais en vacances au pays, je réalisais, avec douleur, que je peinais à comprendre mes tantes.

Le Nigeria devenait ainsi mon pays après y avoir vécu pendant six ans. Je rêvais  d’y passer toute ma vie! Alors que j’imaginais à quoi ressemblerait ma rentrée scolaire en septembre 2018, la voix de mon père me fit redescendre sur terre : « On rentre en Côte d’Ivoire, on rentre à la maison. » 

"Mais que signifie « la maison » pour quelqu’un qui a grandi ailleurs ? "

Étrangère chez moi

A Grand-Bassam, une ville chargée d’histoire située à une quarantaine de kilomètres à l’est d’Abidjan, le choc fut brutal. J’abandonnais le pupitre individuel pour un banc à partager avec un voisin et mes habits civils pour arborer un uniforme scolaire: une jupe bleue et une chemise blanche pour les filles contre un pantalon et une chemise en kaki pour les garçons. 

Quand j’ouvrais la bouche, mes camarades de classe me reprochaient de «grasseyer». Sur les lèvres des collégiens, je n’avais pas de nom: j’étais simplement «la fille du Nigéria». Seule durant les récréations, je pleurais en me demandant combien de vies il me faudrait vivre.

Septembre 2020, nouvelle année scolaire, nouvelle classe, au moment même où je commençais à m’adapter, l’avion m’attendait déjà. Cette fois-ci, j’avais le choix : rester à l’internat en Côte d’Ivoire, ou suivre toute ma famille en Égypte. Sans hésiter, j’ai choisi l’Égypte, car vivre à 4622 km de ma famille était inconcevable. 

Avais-je réellement le choix ?

Nouvelle langue, nouveaux défis

L’arabe résonnait partout dans la cour, dans les couloirs et dans les salles de classe. Nous étions pourtant dans un système français. Être une femme noire dans ce contexte s’est révélé être une expérience solitaire, mais heureusement, mes sœurs ont été à mes côtés pour m’accompagner. 

Lors de la CAN (Coupe d’Afrique des Nations) 2023 organisée en Côte d’Ivoire et remportée par la Côte d’Ivoire, en voyant les Ivoirien.ne.s vibrer à travers les écrans, une profonde nostalgie m’a envahie, mon pays me manquait. 

Un jour, mon père m’a fait lire un roman intitulé, Les faces cachées de l’histoire du peuple Baoulé et sa civilisation, de Konan Brou Grégoire. J’ai été émerveillée par les histoires que j’ai apprises sur ce peuple. Que dis-je ? Mon peuple. J’ai appris que mon ancêtre, le prince Djè Kouakou, s’était engagé dans des combats pour résister à l’occupation française. Découvrir que je suis la descendance de rois et de reines a totalement changé mon regard sur moi-même.

Renaître de ses cendres

C’est dans cette volonté de renouer les liens avec mes racines que j’ai écrit mon tout premier recueil de poèmes au Canada, Awouliè ô flè qui signifie «Renaissance» en baoulé. A travers les mots, j’ai fait renaître mon histoire et la voix de ceux qui cherchent leur place. 

Finalement, ces pérégrinations m’ont enseigné une chose essentielle: on est chez soi là où l’on est entouré de ceux qu’on aime et qui partagent nos valeurs. L’enfant qui suit les déplacements de ses parents n’a certes pas le choix du voyage, mais il a le pouvoir de donner une voix à son parcours. 

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