
Quelle place pour le plurilinguisme dans la culture contemporaine ?
Parler plusieurs langues, c’est aussi accéder à plusieurs cultures, histoires et façons de voir le monde. À l’heure où les contenus circulent au-delà des frontières, le plurilinguisme crée des liens, nourrit la curiosité et ouvre de nouvelles portes. Mais alors que certaines langues se transmettent moins, comment préserver cette richesse ?
Crédit visuel : Élodie Ah-Wong – Directrice artistique
Le plurilinguisme aujourd’hui
Pour ma part, je parle cinq langues : le français, le néerlandais, l’anglais, le lingala et, dans une moindre mesure, l’espagnol. Au-delà de l’avantage professionnel que cela peut représenter, parler plusieurs langues a surtout nourri ma curiosité. Une langue me donne envie d’en découvrir davantage sur une culture, son histoire et même sur les différences qui existent entre plusieurs pays qui la partagent.
C’est d’ailleurs cette curiosité qui m’a poussée vers l’anglais et l’espagnol bien avant mes études secondaires ou supérieures, que ce soit à travers des séries, des films, de la musique ou même des paroles de chansons.
C’est aussi l’expérience de Cybele El Haddad, étudiante au doctorat en communication, qui parle français, anglais et arabe. Au quotidien, elle passe naturellement d’une langue à l’autre : le français et l’anglais occupent une grande place dans sa vie au Canada, tandis qu’elle utilise notamment l’arabe, sa langue maternelle, avec sa famille et dans son travail en tant que créatrice de contenu.
Pour elle, parler plusieurs langues change directement sa manière de découvrir le monde. Chaque langue apporte « sa propre culture, son propre background » et reflète différemment les mentalités, les croyances et les manières de penser. El Haddad explique que les réseaux sociaux renforcent encore davantage cette ouverture en donnant accès à davantage de musique, de films, d’idées et de perspectives.
Lorsque la langue devient un pont entre les cultures
Dans un pays aussi diversifié que le Canada, parler plusieurs langues peut aussi faciliter les rencontres entre différentes communautés. El Haddad décrit d’ailleurs la langue comme « un pont entre les personnes ». Une langue commune permet de communiquer avec quelqu’un sans pour autant devoir abandonner sa propre culture. Au contraire, elle peut devenir un moyen de partager ses traditions, ses expériences et sa manière de voir le monde.
Parler plusieurs langues n’est toutefois pas toujours aussi simple. Il arrive que les langues se mélangent. Une pensée peut venir plus facilement en arabe, par exemple, avant de devoir être exprimée en français ou en anglais. À d’autres moments, c’est l’anglais qui peut influencer la manière de penser ou de parler. Pour El Haddad, ce mélange ne représente pas un obstacle majeur, particulièrement dans un environnement multiculturel comme le Canada.
Quand une langue disparaît peu à peu
Lorsqu’il s’agit de transmission, cette question prend aussi une autre dimension. Étant moi-même d’origine congolaise, je constate autour de moi que certaines personnes plus jeunes, et parfois même de ma génération, sont moins exposées au lingala ou aux différentes langues parlées au sein de leurs familles et communautés.
Pourtant, derrière une langue se trouve aussi une histoire, une culture, des expressions, des traditions et des enseignements. La préserver ne consiste pas uniquement à conserver des mots : c’est aussi maintenir un lien avec ce qui les accompagne. Ainsi, transmettre une langue, c’est aussi permettre aux générations suivantes de prendre part aux conversations et de faire vivre l’héritage.
Un accès qui devrait être possible pour tous
Cette idée d’accès est également au cœur des réflexions de Juana Liceras, professeure de linguistique hispanique et générale au Département des langues et littératures modernes de l’Universite d’Ottawa.
Elle attire l’attention sur une réalité moins présente dans les discussions sur le plurilinguisme : celle des personnes ayant un développement langagier atypique ou présentant certaines déficiences intellectuelles et certains syndromes génétiques.
Avec des collègues du Laboratoire de recherche sur l’acquisition du langage, elle a notamment comparé des personnes monolingues et bilingues présentant le syndrome de Prader-Willi. Selon leurs recherches, le fait d’être bilingue ne les désavantage pas, notamment dans leur capacité de compréhension, d’utilisation du langage et de narration.
Pour la professeure, ces personnes devraient donc, elles aussi, être encouragées à apprendre une deuxième ou une troisième langue, mais également à conserver leur langue d’héritage lorsqu’elles grandissent dans une famille immigrante, par exemple.
La question dépasse alors l’apprentissage linguistique. Une langue peut permettre de parler avec ses proches, de comprendre certaines traditions ou simplement de participer davantage à la culture dont on est issu. Liceras considère ainsi l’accès aux langues comme un droit et souligne les avantages psychologiques et sociaux que leur apprentissage peut apporter.
Une langue, bien plus que des mots
À travers ces deux témoignages, je retrouve une partie de ma propre expérience du plurilinguisme, tout en découvrant une réalité plus large. Parlant moi-même cinq langues, je comprends ce que décrit El Haddad lorsqu’elle évoque le mélange qui peut se créer entre elles : penser une situation en français, en anglais ou en néerlandais ne produit pas toujours les mêmes mots, les mêmes émotions ou la même manière de s’exprimer. Derrière chaque langue se trouvent une culture, des références et une façon de voir le monde, ce qui rend le plurilinguisme aussi riche que complexe.
« Chaque langue représente une partie de cette histoire, une communauté, une façon de penser et de voir le monde. C’est essentiel de préserver cet héritage et de le transmettre aux prochaines générations. »
- Cybele Eh Haddad -
L’intervention de la professeure Liceras pousse ainsi ma réflexion plus loin : une langue est aussi un héritage qui devrait être accessible à tous.
Une personne dont le développement ou les capacités diffèrent de ce que l’on considère comme la norme devrait être tout autant encouragée à apprendre plusieurs langues. Si celles-ci permettent de découvrir le monde, de créer des liens et de préserver une partie de notre histoire, chacun devrait pouvoir accéder à cette richesse.
