La Rotonde s’est entretenue avec Stéphane Gauthier, directeur général et culturel du Carrefour francophone de Sudbury, à l’occasion des célébrations de son 75e anniversaire. Retour sur les grandes métamorphoses du Carrefour, l’intégration des nouvelles communautés francophones au French Fest, le soutien à la relève artistique et ses perspectives d’avenir auprès des francophones en situation minoritaire dans la région.
Crédit visuel : Élodie Ah-Wong – Directrice artistique
La Rotonde (LR) : En 75 ans d’existence, le Carrefour francophone est passé du « Centre des jeunes » à un pilier de la communauté et un porteur de la Place des Arts. Quel a été le plus grand tournant dans cette histoire?
Stéphane Gauthier (SG) : Je dirais qu’il y a deux tournants majeurs, l’un infrastructurel et l’autre programmatique, qui se sont produits vers 2004-2005.
D’une part, le Carrefour francophone a vendu son vieil édifice, un ancien hôpital, ce qui lui a permis de se défaire de ses dettes et de quitter un bâtiment désuet et coûteux. D’autre part, au même moment, nous avons renouvelé notre modèle d’affaires en saisissant l’occasion d’offrir des services à l’enfance par l’ouverture de centres de la petite enfance et de garderies. Ce virage a permis de réduire les dépenses tout en augmentant nos revenus, jetant ainsi les solides bases financières et administratives que nous connaissons aujourd’hui.
LR : Quels ont été les plus grands défis rencontrés au fil de ces 75 ans pour faire rayonner le français en milieu minoritaire ?
SG : Au départ, le Carrefour est né du bénévolat, du désir d’être ensemble et de faire des choses en français, que ce soit dans la culture, les loisirs ou l’éducation. À l’époque, il n’y avait pas de structures de financement gouvernementales. L’adoption du bilinguisme officiel au Canada en 1969 a changé la responsabilité des gouvernements envers la transmission de la langue, mais il a fallu du temps avant de cesser de courir après l’argent.
Le passage à une ère de services essentiels a tout transformé. Sans une infrastructure administrative saine, financée et portée par une équipe animée par une profonde conviction envers la transmission linguistique, les projets magiques n’existeraient pas. Qu’il s’agisse de diffuser des spectacles, d’offrir des garderies en forêt, de proposer un programme d’éveil musical ou de faire découvrir des nouveautés littéraires aux enfants, tout repose sur cette assise professionnelle.
LR : Le Carrefour accueille une diversité grandissante de francophones, d’ici et d’ailleurs. Comment concevez-vous la programmation pour favoriser la cohésion et la rencontre interculturelle?
SG : Cela se fait très naturellement dès lors que nos collègues et les familles que nous desservons sont issus de l’immigration. En co-construisant la programmation ensemble, nous répondons à des besoins réels. L’initiative la plus parlante est le projet « Par ici le talent ». Au départ, c’était une vitrine exclusive aux nouveaux arrivants, mais la communauté d’accueil ne pouvait pas monter sur scène avec eux. Lorsque nous l’avons repensé sous forme de co-création, la nature de l’événement et des conversations dans la salle a complètement changé.
Aujourd’hui, attirer un nouveau public issu de l’immigration présente les mêmes défis que d’interpeller les Franco-Ontariens indifférents à l’offre culturelle : il s’agit de créer des relations authentiques, de dépasser l’ignorance mutuelle et de proposer des projets où chacun se reconnaît.

Le Carrefour francophone de Sudbury accueille une diversité grandissante de francophones, d’ici et d’ailleurs, entre qui se créent des relations authentiques avec le temps.
LR : On l’a vu récemment avec le French Fest au parc Mémorial, qui a réuni plus de 1 500 personnes autour de grillades et de musique. Comment cet événement illustre-t-il ce rassemblement?
SG : Le French Fest est un excellent exemple de cette mixité. L’idée est née d’une membre de notre équipe, Rosine Bongnan, qui est d’origine ivoirienne et qui regrettait les festivals de grillades de son pays. On a tenté l’expérience avec notre chef et toute l’équipe. Le pari a été gagné : grâce à une offre diversifiée et de la nourriture appétissante, de nombreux nouveaux arrivants et des familles locales sont venus faire la fête ensemble sous le soleil. On a démontré que la formule fonctionne lorsque la conception est faite ensemble et que chacun y trouve son compte.
LR : Quel rôle joue le Carrefour pour soutenir les artistes et assurer la pérennité de la culture franco-ontarienne ?
SG : Notre action se situe à deux niveaux:
- Auprès de la petite enfance : À travers notre programme d’éveil musical et la Librairie des tout-petits, nous sélectionnons tous les trois mois des nouveautés littéraires et formons les éducatrices pour mieux outiller les parents qui ne savent pas toujours comment transmettre la culture en français à la maison.
- Auprès des artistes émergents : Depuis quatre ans, nous offrons des résidences artistiques sur concours. Nous apportons du mentorat, une scène, de l’accompagnement en studio et l’accès à un public que nous avons fidélisé au fil des années. Cela permet à une diversité de nouvelles voix d’émerger et d’enrichir la scène culturelle.
LR : Vous avez publié cet automne le livre commémoratif « Grandir et bâtir en milieu minoritaire », écrit par Serge Dupuis. Comment voyez-vous les 25 prochaines années pour mener le Carrefour vers son centenaire ?
SG : Ce livre (enrichi de 267 illustrations et archives) constitue un effort mémoriel essentiel pour se rappeler ce qu’il a fallu pour durer 75 ans. Par la suite, nous sommes actuellement en pleine planification stratégique pour définir le prochain chapitre. Même si les besoins dépassent parfois nos capacités, le Carrefour est appelé à grandir. Si nous grandissons bien et avec les bons tuteurs, je suis convaincu que nous serons là pour un autre beau 25 ans !

