
Canada-Union européenne : se rapprocher de l’Europe sans rompre avec les États-Unis
Le Canada pourrait devenir le premier « membre associé » de l’Union européenne, selon une proposition formulée par Ursula von der Leyen le 16 septembre à Strasbourg. Dans un contexte de tensions commerciales avec les États-Unis, La Rotonde s’est entretenue avec Geneviève Dufour et Charles-Étienne Beaudry, deux experts de l’Université d’Ottawa, sur les implications d’un rapprochement avec l’Europe.
Crédit visuel : Élodie Ah-Wong – Directrice artistique
Un statut surtout symbolique
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a suggéré que le Canada devienne le tout premier « membre associé » de l’Union européenne lors de son discours annuel sur l’état de l’Union devant le Parlement européen à Strasbourg le 16 septembre dernier. Toutefois, pour Geneviève Dufour, professeure titulaire à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, cette proposition demeure avant tout symbolique.
« Ce statut-là n’existe pas. Il n’existe pas dans le traité constitutif de l’Union européenne », explique-t-elle. Pour le créer, « il faut d’abord et avant tout que les 27 pays s’entendent » et qu’ils modifient le traité constitutif de l’Union.
Même la signification d’un tel statut reste à définir. « Qu’est-ce que c’est un membre associé ? On ne le sait pas », souligne Dufour. Mobilité des citoyens, adoption de certaines règles européennes, réciprocité des droits : plusieurs questions restent à trancher. « Qu’est-ce que ça veut dire associé ? Pourquoi pas membre à part entière ?»
Pour la juriste, les procédures nécessaires rendent le projet hautement incertain. « Franchement, j’y crois pas du tout. Juridiquement, c’est complètement cadenassé, ça n’arrivera pas », tranche-t-elle.
Dufour estime d’ailleurs que le premier ministre Mark Carney a évité de reprendre directement cette appellation. « Lui, il parlait d’alliance pour le futur. […] Il ne parle pas de membre associé », note-t-elle, qualifiant la proposition de « piège ».
Se rapprocher autrement
En revanche, l’improbabilité de ce statut n’empêche pas une coopération plus étroite. Celle-ci pourrait dépasser l’Accord économique et commercial global (AECG), notamment en matière de mobilité, de commerce électronique, de sécurité et d’harmonisation de certaines normes.
« On parlerait probablement d’une facilitation de l’octroi de visas et des échanges entre nos étudiants et les étudiants européens », avance Dufour. Elle envisage même une coopération dépassant le cadre bilatéral pour inclure éventuellement « l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou le Japon, entre autres ».
Qu’en serait-il alors des relations avec les Etats-Unis ? Unrapprochement avec l’Europe ne signifie pas, selon Dufour, que le Canada puisse rapidement se détacher de son voisin. Elle rappelle que les deux économies restent profondément intégrées et que leurs chaînes d’approvisionnement sont étroitement liées.
« Ce n’est pas demain matin qu’on va arrêter de faire affaire avec les États-Unis. Ça va demeurer notre principal partenaire commercial », rappelle Dufour. Elle souligne également que les cadres réglementaires nord-américain et européen sont très différents et qu’une harmonisation nécessiterait du temps.
Une dépendance à réduire
Charles-Étienne Beaudry, professeur à temps partiel à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa et auteur du livre récemment publié Le retour des Lumières, aborde la question à partir de l’histoire des relations canado-américaines. Du Pacte de l’automobile à l’ALENA, puis à l’ACEUM, les deux pays ont progressivement intégré leurs économies.
« Le Canada et les États-Unis sont devenus de grands partenaires à la fois idéologiques et commerciaux », rappelle-t-il. Cette proximité a toutefois placé le Canada dans une situation de forte dépendance envers son voisin.
« On a été naïfs de se créer une dépendance aux États-Unis », estime Beaudry. La guerre commerciale actuelle montre, selon lui, la nécessité d’ouvrir davantage l’économie canadienne vers d’autres marchés.
Il insiste néanmoins sur la nécessité de distinguer Washington de l’ensemble du pays. « Il faut différencier l’administration Trump du peuple et des entreprises des États-Unis. Il faut essayer de garder nos ponts avec eux », affirme-t-il.
L’Europe comme partenaire économique
Pour Beaudry, l’Europe offre notamment des possibilités dans les minéraux critiques, les batteries, les véhicules électriques, les énergies renouvelables et les technologies.
« Il y a plein d’entreprises européennes qui peuvent aider les entreprises canadiennes à développer ces technologies-là, et puis les entreprises canadiennes peuvent aussi aider les entreprises européennes », explique-t-il.
Selon lui, cette diversification exige également de repenser la façon dont le Canada utilise son territoire.
Devenir une puissance maritime
Alors que les États-Unis constituent son principal voisin terrestre et partenaire commercial, le Canada peut également miser sur ses accès aux océans pour diversifier ses échanges.« Aujourd’hui, notre position géographique est très avantageuse. D’un océan à l’autre, on est positionné pour faire affaire avec l’ensemble du monde, on accède au Pacifique et à l’Atlantique », souligne Beaudry.
Cette ouverture exige toutefois des investissements dans les infrastructures.
« On doit devenir une puissance maritime. Parce qu’on ne veut pas juste faire affaire avec les États-Unis », affirme-t-il.
Le transport maritime offrirait, selon lui, une solution pour atteindre davantage de partenaires. « L’aérien, ça coûte cher, ça transporte peu de choses, mais le maritime, ça peut être excellent. »
Beaudry évoque notamment Halifax, Vancouver et Montréal, mais aussi Churchill, Iqaluit et Kitimat. Selon lui, le développement de ces accès pourrait renforcer les corridors commerciaux vers l’Europe et l’Asie et donner une dimension concrète à la diversification canadienne.
Diversifier sans rompre avec les États-Unis
Beaudry estime que les tensions avec Washington ne doivent pas empêcher Ottawa d’élargir ses partenariats. « On est libre, on est un pays indépendant, on est souverains », affirme-t-il. Pour lui, « il n’y a absolument rien qui nous empêche au Canada de faire affaire avec le reste du monde ».
Dufour appelle plutôt à la prudence. Selon elle, un rapprochement avec l’Europe peut se faire sans rechercher un statut dont la portée juridique demeure incertaine ni provoquer inutilement le principal partenaire commercial canadien.
« Si on veut faire des rapprochements avec l’Union européenne, faisons-les en bâtissant des ponts, en faisant des accords de coopération », propose-t-elle, évoquant notamment les minéraux critiques et la défense.
« On n’a pas besoin de s’afficher symboliquement comme un membre associé de l’Union européenne. »
Au-delà de leurs points de vue respectifs, les deux professeurs convergent néanmoins sur la nécessité pour le Canada de diversifier ses relations sans négliger le poids des États-Unis. Dufour privilégie une coopération européenne pragmatique plutôt qu’un statut juridiquement incertain. Beaudry voit, lui, dans cette diversification l’occasion pour le Canada de mieux exploiter ses ressources, ses deux façades océaniques et ses infrastructures afin de s’affirmer comme une puissance maritime.
