
Mémoires africaines : quelle place dans le récit canadien ?
Comment inscrire durablement les mémoires africaines dans le patrimoine canadien ? Une récente conférence à l’Université d’Ottawa a placé cette question au cœur des discussions. Éric Impion, initiateur du projet Musée Mémoire d’Afrique, et Jonathan Paquette, spécialiste des politiques du patrimoine culturel, se sont entretenus avec La Rotonde sur les enjeux de représentation, de conservation et d’appartenance.
Crédit visuel : Élodie Ah-Wong
Des récits minoritaires à l’institutionnalisation
L’Université d’Ottawa a accueilli, le 23 septembre dernier, la conférence « Mémoires africaines au Canada : des récits minoritaires à l’institutionnalisation », organisée en partenariat avec le Centre de recherche sur le futur des villes et le Collège des chaires de recherche sur le monde francophone. La rencontre invitait à réfléchir à la place accordée aux mémoires africaines dans le patrimoine canadien et à leur intégration au sein des institutions chargées de les conserver.
Éric Impion, doctorant en anthropologie à l’Université d’Ottawa et initiateur du projet Musée Mémoire d’Afrique, ainsi que Jonathan Paquette, professeur titulaire à cette université et titulaire de la Chaire de recherche en francophonie internationale sur les politiques du patrimoine culturel, figuraient parmi les intervenants.
Éric Impion part d’un constat : « Les mémoires africaines sont et demeurent peu, voire sous-représentées, dans le patrimoine francophone et canadien ». Malgré les recherches universitaires consacrées à ces questions, il souligne que leur préservation repose encore largement sur « des initiatives locales, des associations et organisations communautaires ». Il souligne notamment la nécessité de documenter l’histoire orale et les contributions des diasporas africaines à la vie nationale.
Paquette, de son côté, apporte une distinction importante. « Parler de mémoires africaines peut renvoyer à deux débats distincts », explique-t-il. Le premier concerne les mémoires, pratiques et arts provenant directement du continent africain. Il cite notamment l’exposition Afrique Mode, présentée au Musée McCord Stewart à Montréal en 2025-2026, consacrée à la contribution de créatrices et créateurs africains à la haute couture mondiale.
Le second concerne ce qu’il appelle le « patrimoine des migrations » : les expériences des communautés immigrantes qui s’inscrivent progressivement dans l’histoire du pays. « La construction d’un patrimoine est un travail qui s’inscrit dans la longue durée », rappelle Paquette.
Représenter l’Afrique sans raconter une seule Afrique
Cette intégration pose toutefois un défi : comment parler des mémoires africaines sans les réduire à une expérience commune ?
« L’expérience africaine n’est pas une réalité homogène. Elle est d’une grande diversité culturelle, linguistique et sociale », insiste Impion. Aux réalités des 54 pays du continent s’ajoutent des parcours migratoires et des expériences d’intégration différentes.
Pour lui, les institutions doivent donc renouveler le récit national afin qu’il reflète davantage la diversité canadienne. Mais ce travail ne peut se faire sans les personnes directement concernées. Il nécessite une « co-construction réelle avec les communautés » afin de développer des initiatives et des expositions correspondant aux réalités historiques et vécues.
Paquette rejoint cette idée en rappelant que le travail des personnes professionnelles du patrimoine consiste notamment à transmettre des connaissances sans reproduire de stéréotypes ni créer d’amalgames. Reconnaître la diversité des parcours migratoires permet ainsi de construire des collections et des expositions plus représentatives.
Cette responsabilité ne repose cependant pas uniquement sur les institutions. « La conservation des mémoires résulte aussi d’un processus de mobilisation communautaire », souligne Paquette. Il cite notamment l’exemple de The ArQuives, un organisme d’archives issu de la mobilisation des communautés LGBTQ+ à Toronto dans les années 1970, afin de combler certaines absences dans leur représentation et de constituer leur propre mémoire. Pour lui, « c’est un modèle ».
Paquette invite ainsi à porter attention à « la longue histoire des entrepreneurs, des artistes, des professionnels, des familles migrantes » et à encourager l’acquisition de collections témoignant de ces parcours.
Conserver pour appartenir
Cette volonté de conserver les traces des diasporas africaines se trouve au cœur du projet de Musée Mémoire d’Afrique, initié par Impion à Ottawa.
« Notre projet de Musée Mémoire d’Afrique à Ottawa répond directement à ce besoin », explique-t-il. L’objectif est de créer « un espace permanent la représentation historique des diasporas africaines », capable de participer à « l’enrichissement du patrimoine canadien et du récit collectif ».
À l’Université d’Ottawa, où se rencontrent de nombreuses communautés francophones issues de l’immigration, cette question patrimoniale touche également au sentiment d’appartenance.
« Je pense qu’il y a certainement une quête de reconnaissance, ou du moins une volonté d’appartenance », affirme Paquette.
Un constat partagé par Impion : « La reconnaissance de chaque communauté au sein du patrimoine collectif renforce le sentiment d’appartenance ». Selon lui, lorsqu’une personne étudiante ou chercheuse trouve sa place, sa participation à la vie universitaire devient plus active. Ces contributions viennent alors « enrichir directement la francophonie canadienne ».
Paquette estime d’ailleurs que les nouvelles générations ont, elles aussi, un rôle à jouer dans cette construction : « Nos étudiantes et étudiants doivent contribuer à ce travail, et s’intéresser à l’histoire. »
La tâche de documenter les mémoires africaines ne se limite pas à la préservation du passé. Elle englobe également le choix des traces du présent qui seront transmises à l’avenir. De la collecte des témoignages à la création d’institutions permanentes, l’enjeu est de faire en sorte que ces récits ne demeurent plus à la périphérie du patrimoine, mais participent pleinement à la manière dont le Canada raconte son histoire.
