
L’art et la politique : dépendants ou indépendants l’un de l’autre ?
Le rôle de la politique dans les arts suscite à nouveau des interrogations. Le boycott de l’Eurovision 2026 par cinq pays, les retraits annoncés pour l’édition 2027 et la controverse entourant Macklemore lors de son numéro d’ouverture pour Ed Sheeran illustrent les tensions entre l’art et la politique. Mais, peut-on réellement dissocier les deux ?
Crédit visuel : Élodie Ah-Wong — Directrice artistique
Un acte politique involontaire
Faut-il nécessairement défendre une cause pour que l’art soit politique ? Selon le professeur de théâtre Tibor Egervari, « tout est politique ». En grec ancien, le mot polis signifie « cité ». Dans un sens plus large, la politique renvoie aux affaires de la collectivité et à la vie en société.
Dès lors, une œuvre doit-elle nécessairement aborder des enjeux politiques pour être considérée comme politique ? Certains artistes peuvent concevoir leur travail comme indépendant de la politique, notamment lorsque leurs créations ne défendent aucune cause et ne s’y opposent pas. C’est d’ailleurs le cas d’Ed Sheeran, qui préfère ne pas mêler l’art et la politique, notamment en raison de la diversité des âges de son public. Pourtant, selon le professeur, l’absence d’intention politique ne signifie pas pour autant qu’une œuvre est dépourvue de portée politique.
« L'artiste ne peut pas s'extraire de la société et, forcément, il est touché par ce qui se passe autour de lui ou elle. »
- Tibor Egervari -
Egervari explique que le contexte de création et la réception d’une œuvre peuvent lui donner une portée politique. Il donne l’exemple des pièces classiques. Celles-ci étaient parfois écrites dans un contexte d’opposition ou simplement pour divertir. Cependant, lorsqu’elles sont montées aujourd’hui, elles peuvent prendre un autre sens selon le contexte politique.
« Si vous montez Hamlet dans un pays où les dirigeant.e.s sont particulièrement corrompu.e.s, alors l’opposition s’identifie à Hamlet. Vous pouvez orienter votre spectacle de façon à ce que les gens reconnaissent la situation actuelle. C’est donc un acte politique, même si Hamlet n’a pas été écrit dans ce sens-là », précise Egervari.
Quand le pouvoir influence
Si la politique peut influencer l’interprétation des œuvres, elle peut également intervenir dans les conditions qui permettent aux artistes de créer et de présenter leur travail. Le financement public et les décisions de programmation constituent des facteurs qui peuvent avoir une incidence sur la vie artistique.
Pour Egervari, cette question soulève notamment des préoccupations quant à l’indépendance des organismes qui soutiennent la création artistique. Il donne l’exemple du Conseil des arts du Canada, qui a refusé d’accorder une subvention au théâtre du Rideau Vert, une institution théâtrale importante à Montréal. L’affaire a été portée devant les tribunaux, le théâtre contestant notamment le système d’évaluation des demandes de financement. Egervari revient alors sur la neutralité artistique et sur le fait que « personne n’est à l’abri de son engagement politique. Il suffit de choisir les mots et les personnes qui partagent cette orientation pour influencer la décision du jury ».
Cette question de l’influence des décisions de financement dans le milieu artistique se pose aussi en Ontario. En août dernier, plusieurs organismes francophones en arts visuels ont appris que leurs subventions seraient réduites de 25.6% à 62% pour la période 2026-2029, selon l’Association des groupes en arts visuels francophones (AGAVF). Ces réductions découlent de l’application d’un nouveau cadre de financement du Conseil des arts de l’Ontario (CAO), dont les résultats ont suscité de nombreuses inquiétudes chez les organismes artistiques francophones.
L’art comme moteur de changement social
Au-delà des intentions des artistes et des influences politiques qui peuvent peser sur les créations, les œuvres entretiennent aussi un rapport étroit avec l’évolution de la société. Certaines remettent en question les normes établies par la société ou imposées par les gouvernements, alors que d’autres proposent de nouvelles manières de représenter le monde.
Egervari évoque par ailleurs la pièce de théâtre Les Belles-Sœurs, écrite par Michel Tremblay, pour illustrer cette évolution. À sa création, l’œuvre représentait une rupture avec les conventions sociales et culturelles québécoises de l’époque, notamment par l’utilisation du joual. « C’était une révolte absolue contre la culture générale. Puis, petit à petit, l’œuvre a été acceptée », rappelle le professeur. Aujourd’hui, cette pièce occupe une place importante dans l’histoire littéraire québécoise et témoigne de certaines réalités vécues par les femmes de l’époque.
Ainsi, les débats qui entourent les œuvres et les événements culturels ne concernent pas uniquement les artistes. Ils témoignent aussi des valeurs, des tensions et des transformations qui traversent la société. L’art peut donc contribuer à remettre en question des idées établies et à faire évoluer les limites de ce que la société considère comme acceptable.
