Des coupes qui menacent l’avenir des arts visuels franco-ontariens

Rafaëlle Lazure

5 novembre 2026
Billets et pièces d'argents ; Tableaux d'arts et un ciseau qui coupe un ruban

Les cinq organismes francophones en arts visuels de l’Ontario ont tous subi des réductions de leurs subventions de fonctionnement accordées par le Conseil des arts de l’Ontario (CAO) pour la période 2026-2029. Ces coupes, qui dépassent parfois 60%, menacent la programmation, les emplois et le soutien offert aux artistes.

Crédit visuel : Élodie Ah-Wong – Directrice artistique

Annoncés en août 2026 par le CAO, les résultats du nouveau cadre de financement ont suscité une mobilisation dans le milieu culturel francophone. L’Association des groupes en arts visuels francophones (AGAVF) et l’Alliance culturelle de l’Ontario (ACO) dénoncent des réductions disproportionnées qui risquent, selon elles, d’effacer des décennies de progrès en matière d’équité du financement.

Des conséquences sur les organismes

Les réductions pourraient entraîner l’annulation d’activités, une diminution des cachets versés aux artistes et des difficultés à maintenir certains postes. Selon Véronique Leblanc, codirectrice générale de l’AGAVF, la petite taille des organismes, dont les équipes comptent parfois seulement l’équivalent d’un poste et demi, limite leur capacité à absorber ces réductions. 

« Si nous nous retrouvons avec moins d’une personne employée, il devient difficile de faire fonctionner une structure qui contribue à la professionnalisation des artistes et joue un rôle important dans son milieu », explique-t-elle.

Les conséquences pourraient également toucher les artistes qui dépendent de ces organismes pour créer, expérimenter et développer leur pratique. Ces organismes jouent un rôle particulièrement important dans les communautés francophones où les ressources culturelles sont limitées. « Il n’y a pas trois ou quatre organismes francophones dans la région de Sudbury. Il n’y en a qu’un », souligne Leblanc.

Dans son communiqué du 8 octobre, l’AGAVF estime que ces réductions risquent de ramener certains organismes à des niveaux de financement comparables à ceux d’il y a une vingtaine d’années, ce qui annulerait une partie des progrès réalisés pour combler le retard historique en matière de financement des arts visuels.

Des critères de financement contestés

L’AGAVF attribue une partie importante des réductions à la prise en compte des revenus autonomes dans les décisions finales du CAO. Dans une lettre adressée aux organismes candidats le 20 juillet 2026, le directeur général du CAO, Michael Murray, indiquait que certaines subventions seraient réduites lorsque la subvention de fonctionnement précédemment accordée à un organisme dépassait ses revenus autonomes ou privés des dernières années.

Ces revenus comprennent notamment les recettes provenant de la vente de billets, des adhésions, des publications et des œuvres artistiques, ainsi que les dons et les commandites.

Pour Leblanc, ce critère ne correspond pas au modèle économique des centres d’artistes autogérés, dont les activités sont généralement gratuites et ne reposent pas sur la vente d’œuvres.

L’AGAVF affirme que les revenus autonomes représentent en moyenne 10 % des revenus des organismes en arts visuels. Elle soutient également que ce critère ne figurait pas dans la grille d’évaluation publiée deux mois avant la date limite de dépôt des demandes.

Les données présentées par l’association illustrent les disparités qu’elle dénonce. Parmi les cinq organismes francophones concernés, aucun n’a obtenu d’augmentation ni de maintien de sa subvention. Dans l’ensemble des arts francophones, 11 % des organismes ont bénéficié d’une augmentation et 54 % ont conservé leur financement. Parmi les organismes en arts visuels anglophones et allophones, 40 % ont obtenu une hausse et 29 % ont conservé leur financement. 

Un processus remis en question

L’AGAVF s’interroge aussi sur la place accordée aux recommandations des comités d’évaluation par les pairs. Selon son communiqué, certains organismes francophones ont subi des coupes malgré des notes de A ou de B+ attribuées par ces comités, tandis que des organismes en arts visuels anglophones ou allophones ayant obtenu des notes similaires ont bénéficié d’augmentations de financement.   

L’AGAVF affirme que, lors d’une rencontre tenue le 17 septembre, le CAO a reconnu les effets disproportionnés de ses décisions, sans toutefois s’engager à corriger la situation. L’association a ensuite publié son communiqué et commencé à faire circuler une lettre ouverte afin de recueillir des appuis auprès des milieux artistiques ontarien et canadien. Elle souhaite poursuivre ses démarches auprès de la direction et du conseil d’administration du CAO, puis éventuellement auprès des personnes élues.

L’ACO a également dénoncé les réductions dans un communiqué publié le 14 octobre. Elle affirme que les changements apportés au processus décisionnel ne tiennent pas compte du contexte propre aux organismes francophones concernés et souligne l’absence de représentation francophone au conseil d’administration du CAO lors de la mise en œuvre de ces changements. 

Des demandes de révision

Pour limiter les conséquences des réductions, l’AGAVF réclame une concertation avec le milieu artistique sur les critères de financement, une plus grande prise en compte des recommandations des comités d’évaluation et une évaluation des effets du nouveau programme.

L’objectif est de déterminer les effets du modèle sur les différentes disciplines et communautés, afin d’éviter que certains groupes soient désavantagés par les critères retenus.

Alors que les organismes doivent composer avec les nouveaux montants de financement accordés pour la période 2026-2029, l’avenir de leurs équipes, de leur programmation et des services offerts aux artistes demeure une préoccupation majeure. Pour l’AGAVF et l’ACO, l’enjeu dépasse les budgets de chaque organisme : il concerne la pérennité d’un réseau culturel qui contribue à la vitalité de la francophonie ontarienne.