Au-delà de sa dimension esthétique, l’art peut ouvrir la voie au dialogue et à la compréhension entre les communautés. Makhena Rankin-Guérin, danseuse de cerceaux anishnabe et membre de la Première Nation Abitibiwinni, partage sa perspective sur le rôle de la création artistique dans la réconciliation avec les peuples autochtones et la transmission des mémoires.
Crédit visuel : Courtoisie – Aziz Moussa
La Rotonde (LR) : Selon vous, quel rôle l’art peut-il jouer dans le processus de réconciliation ?
Makhena Rankin-Guérin (MRG) : C’est une bonne méthode pour entamer des discussions : l’art est capable de piquer l’intérêt et la curiosité des gens qui ne seraient peut-être pas réceptifs autrement. Une fois que l’intérêt est là, c’est plus facile d’échanger.
C’est aussi une façon de s’exprimer sans nécessairement utiliser des mots. Par exemple, la danse de cerceaux permet de montrer notre résilience.
LR : Comment les pratiques artistiques peuvent-elles contribuer à faire connaître des mémoires et des perspectives longtemps marginalisées ?
MRG : En ce qui concerne les histoires autochtones, une grande partie de notre culture se transmet oralement, d’une génération à l’autre. On ne peut donc pas toujours se fier à des livres pour connaître nos histoires. Pour nous, les arts permettent de faire vivre nos histoires, comme le faisaient nos ancêtres. Ils contribuent aussi à préserver nos cultures et à assurer leur transmission d’une génération à l’autre.
LR : Contrairement à un discours politique ou à un texte historique, l’art peut susciter des émotions et créer une expérience personnelle chez le public. Qu’est-ce que cette dimension émotionnelle permet d’accomplir dans une démarche de réconciliation ?
MRG : Je pense que l’art autochtone peut susciter chez les gens de l’empathie et du respect envers les cultures autochtones, et même contribuer à déconstruire certains préjugés qu’ils ont pu développer par le passé.
Ça serait l’une des premières étapes pour faire avancer la réconciliation : comprendre d’où viennent ces préjugés, comment on peut les déconstruire et comment aller de l’avant en partenariat avec les communautés autochtones.
LR : Comment une œuvre artistique peut-elle favoriser le dialogue entre des personnes qui n’ont pas les mêmes expériences, les mêmes connaissances ou les mêmes repères culturels ?
MRG : Tout le monde n’a pas les mêmes expériences ni les mêmes connaissances. Il faut donc reconnaître que c’est normal et qu’il est possible de se réunir pour apprécier des cultures différentes des nôtres. Je trouve que l’art, surtout l’art autochtone, peut vraiment amener les gens à apprécier la beauté de nos cultures, particulièrement à une époque où les traumatismes vécus par les peuples autochtones sont de plus en plus mis en lumière.
C’est important de se rappeler qu’on ne se résume pas à nos traumatismes, mais qu’on est des personnes entières. Chaque personne a sa propre façon de voir le monde qui nous entoure, et c’est tout à fait normal. On peut quand même se réunir et travailler ensemble pour faire avancer la réconciliation.
LR : Quels sont les défis ou les limites de l’art comme outil de réconciliation ?
MRG : Même si l’art est une bonne façon de piquer l’intérêt des gens et de véhiculer des messages, la réconciliation va beaucoup plus loin que ça. Elle exige des discussions beaucoup plus approfondies que le simple fait d’assister à une pièce, d’admirer une peinture ou d’assister à une danse.
Il faut encourager les gens à faire leurs propres recherches, parce que chaque œuvre d’art ne peut transmettre qu’une quantité limitée de connaissances.
Par exemple, il serait important que les gens prennent le temps de lire les appels à l’action pour faire avancer la réconciliation. Je sais que certaines œuvres mettent en valeur ces appels, mais il faudra en faire davantage pour atteindre nos objectifs en matière de réconciliation.
LR : Selon vous, quelle responsabilité les artistes, les institutions culturelles et les organismes qui diffusent des œuvres ont-ils dans la représentation des communautés autochtones et dans les démarches de réconciliation ?
MRG : Je dirais aux organismes qui représentent des artistes autochtones de veiller à ce que ces places soient réellement accordées à des artistes autochtones. Je sais que beaucoup d’efforts ont été faits pour donner une place aux personnes marginalisées par la colonisation et les pensionnats autochtones.
Malheureusement, en ce moment, on voit beaucoup de gens qui n’ont pas nécessairement de liens avec leur communauté ou leur famille, ou qui ont peut-être un ancêtre autochtone très éloigné et qui se disent autochtones en raison de cette ascendance. En occupant des places destinées aux personnes qui subissent encore les conséquences intergénérationnelles de la colonisation et des pensionnats autochtones, ces individus compromettent les possibilités mises en place pour soutenir les communautés touchées. Ça ne fait pas avancer la réconciliation. Ça n’aide pas les membres de ces communautés à surmonter les difficultés liées au manque de possibilités dans certaines réserves.
Aux États-Unis, il y a des lois qui protègent les arts autochtones d’être pratiquées par des non autochtones, mais malheureusement, ici au Canada, ce n’est pas vraiment quelque chose qui est fait. Je pense que ce type de protection devrait aussi exister ici. Cela pourrait aider à protéger nos arts, mais malheureusement, c’est un peu plus compliqué, parce que le statut d’Indien inscrit ne permet pas nécessairement de déterminer qui est autochtone et qui ne l’est pas.
En raison de la règle de l’exclusion après la deuxième génération (Second Generation Cut-Off), certaines personnes autochtones ne peuvent pas obtenir leur statut d’Indien inscrit, même si elles sont reconnues comme Autochtones par leur communauté. À l’inverse, certaines personnes possèdent ce statut sans nécessairement entretenir de liens avec une communauté autochtone. Par le passé, certaines femmes non autochtones pouvaient notamment obtenir ce statut en épousant un homme autochtone et le conserver même après une séparation. Cela pouvait également avoir des conséquences sur la transmission du statut à leurs enfants.
Ce sont les communautés autochtones qui devraient pouvoir déterminer qui est autochtone et qui ne l’est pas. Je pense que ce serait la meilleure façon de procéder.


