Traduire, plus qu’une histoire de langues
Au-delà des participes passés mal accordés se cachent toutefois des conditions de travail qui ne facilitent en rien la tâche colossale des traducteurs. Contactés par La Rotonde, deux anciens employés de la FÉUO lèvent le voile sur la triste réalité de la traduction dans les bureaux du Centre universitaire.
«Il y a une culture à la FÉUO, une culture qui n’a probablement pas changé, une culture de dernière minute, une culture qui fait en sorte qu’on a l’impression que le français est un fardeau, simplement un fardeau»,exprime Serge Miville, coordonnateur de la traduction à la FÉUO en 2007-2008. Il va même plus loin en clamant haut et fort que «la FÉUO n’est pas un organisme bilingue». «Quand je vois une affiche mal traduite, je me dis qu’on est encore en train de se leurrer, qu’on fait semblant d’être bilingue et d’être heureux. Je ne suis pas surpris du tout. La FÉUO est un organisme anglais qui offre des services en français, ce n’est pas plus compliqué que ça», se désole l’ex-traducteur. La vice-présidente aux communications, Julie Séguin, dément l’affirmation: «Il suffit de regarder la composition de notre exécutif actuel pour voir la place qu’occupent les francophones à la FÉUO. […] Nous travaillons toujours dans les deux langues et nous encourageons tous les employés à penser dans les deux langues lorsqu’ils conceptualisent leurs campagnes, leurs évènements, le matériel promotionnel.»
Dernière minute
À l’instar de son collègue Éric Fisk, Miville garde un souvenir quelque peu amer de son passage à la FÉUO. Premier obstacle? Le travail sous pression en raison des échéances trop courtes. «On travaillait dans le “tout doit être remis hier même si on le reçoit aujourd’hui,” donc il y avait beaucoup de pression», explique Miville. Fisk poursuit en ajoutant que plusieurs employés qui n’avaient pas nécessairement une connaissance du français sous-estimaient le processus de traduction: «Essentiellement, il y avait un flagrant manque de respect; les gens apportaient des travaux à faire à la toute dernière minute qui demandaient des heures supplémentaires. Il n’y avait vraiment aucune conception de combien de temps et d’effort ça prend pour faire de la traduction.» Selon Fisk, la charge de travail pouvait dépasser plus de 2500 mots: «Ce n’est pas très raisonnable, c’est ce que ferait un traducteur professionnel par jour.»
Manque de formation
Bien qu’ils possédaient les compétences linguistiques nécessaires pour l’emploi, ni Fisk ni Miville n’étaient des étudiants en traduction. Et ils n’ont pas bénéficié d’une formation adéquate pour améliorer leurs aptitudes. «Apprendre sur le tas», telle est la devise dans les bureaux de la FÉUO, selon eux. «La formation, dans mon cas, était quasi inexistante. Le seul traducteur qui était compétent est parti deux ou trois jours après que j’ai eu l’emploi, il ne pouvait pas vraiment me former», raconte Miville. Il ajoute également que jamais on ne lui a demandé de remettre un rapport de transition à son départ, ce qui fait en sorte que «la culture se perd et doit se réapprendre à chaque fois».
Marketing ou traduction?
Serge Miville pointe également du doigt la culture anglo-américaine qui s’immisce dans tout le processus de création à la FÉUO où, selon lui, 95% du matériel était produit en anglais: «C’était rendu que le français n’était qu’une langue de traduction. Il fallait inventer une langue française qui véhicule la culture anglo-américaine […] On était en train de traduire une culture qui n’était pas la nôtre. Comment peux-tu ajouter un sens lorsque tout est créé en fonction d’un système de symboles, d’un système culturel, d’un système social différent? “Frosh Week,” par exemple, ce n’est pas quelque chose de très francophone.»
Miville raconte qu’il devait donc jouer le double rôle de traducteur et d’agent de marketing, étant obligé de trouver des concepts «punchés» en français alors que tout avait été pensé en fonction de l’anglais. «C’est le défi de tous les traducteurs aussi, mais au niveau de la FÉUO, on s’entend qu’on était loin du gouvernement fédéral, donc on n’était pas nécessairement outillé pour faire une traduction de la sorte», soutient Miville.
À ce sujet, Julie Séguin réplique qu’il est tout à fait normal que les employés de la FÉUO, au même titre que la société en général, soit influencés par la culture américaine. En outre, elle soutient que le français a tout de même sa place: «Un jour on s’inspire de 24, de The Price is Right et de Star Trek… le lendemain on s’inspire des Mystérieuses Cités d’or, des Intrépides et des Têtes à claques.»
«Du beurre pis du pain»
Le salaire peu élevé est un autre aspect que déplorent les deux anciens traducteurs. Payé à l’époque 10$ l’heure, Éric Fisk juge que le salaire n’était pas ajusté aux compétences linguistiques requises pour l’emploi. Selon Julie Séguin, on décide de travailler à la FÉUO d’abord et avant tout pour la cause: «L’équipe de traduction et moi, on s’entend sur une chose: les gens qui travaillent à la FÉUO ne le font pas seulement pour le salaire. On travaille ici parce qu’on croit au mandat et aux initiatives de la Fédération. Il ne faut pas commencer à comparer un poste de traducteur au gouvernement avec un poste de traducteur à la FÉUO.» Un discours dont Serge Miville a soupé: «Tu te fais dire que tu fais ça pour la cause, mais à un moment donné, c’est bien beau la cause, mais on veut du beurre pis du pain!»
Lorsqu’on demande aux anciens employés s’ils recommanderaient le poste de traducteur à la FÉUO à d’autres étudiants, les réponses sont sans équivoque. «De façon assez catégorique, non! Ne le fais pas, à moins que les choses aient changé depuis. Ce n’est pas plaisant comme atmosphère de travail, sauf pour ce qui est du personnel: c’est du bon monde qui travaille là», affirme Fisk. Quant à Miville, son conseil est le suivant: «Fais le programme coopératif ou trouve-toi un job au gouvernement fédéral!»


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