Sans racines (ou 100 racines)
La semaine dernière, je me suis entretenue avec le coordonnateur du projet, monsieur Boris Chassagne, au sujet d’un concours multimédia organisé par Radio-Canada International. Racines est un projet dans le cadre duquel les participants doivent créer et soumettre une œuvre en lien avec les «racines»: leur culture, leurs origines, leur histoire. Évidemment, me rassure-t-on, le participant n’a pas à se limiter à une seule culture. Selon monsieur Chassagne, l’œuvre peut traiter autant d’une ou de plusieurs cultures, comme de l’absence de culture.
Absence de culture? On entend souvent parler de multiculturalisme, mais pas d’«absence de culture». Inutile de spécifier que cette expression inconnue m’a plongée dans une profonde réflexion. Sans vouloir entrer dans un débat sans fin pour déterminer si la culture est plus innée qu’acquise, ou le contraire, je me suis interrogée quant à la définition d’une culture dite absente.
De mon côté, je n’ai à peu près jamais eu l’impression d’être bien enracinée dans une culture quelconque. J’ai passé les 20 premières années de ma vie à Moncton – capitale du chiac (mélange d’anglais et de français) et ville ancrée dans une culture semi-acadienne, semi-anglophone – à me demander ce que je pouvais bien faire là. Notons qu’avec comme influences un père originaire de Montréal et une mère issue d’un village du nord du Nouveau-Brunswick où seul le français est parlé, le sentiment d’appartenance à la communauté linguistique et culturelle acadienne ne m’a jamais trop habitée. Chez moi, on me croyait Québécoise; ailleurs, on riait de mes intonations acadiennes.
Je ne crois pas être la seule à avoir un témoignage du genre. Après tout, le multiculturalisme est une des caractéristiques de notre pays. Toutefois, est-il possible d’avoir un nombre trop important de cultures, de racines différentes nous définissant au point où elles ne font que s’annuler et créer une culture inexistante en soi? En ayant des origines variées, tel un arbre aux nombreuses racines se croisant et s’entremêlant entre elles, il est inévitable, selon moi, qu’un individu s’interroge parfois sur son identité. L’important, néanmoins, est que ces diverses racines lui donnent le choix d’être qui il veut, en puisant au fond de lui-même et de ses influences.
Un arbre sans racines en est un sec, mort, étendu parmi les autres arbres forts et fiers dans une forêt. On ne le remarque pas, et si oui, ce n’est que dans un élan de pitié. Pourtant, cet arbre a autrefois nécessairement dû avoir lui aussi des racines.
En d’autres mots (et surtout pour m’éloigner de cet hymne à la nature métaphorique), un individu n’est rien sans ses racines. Penser que sa culture est «absente», inexistante, c’est oublier qui on est et pourquoi on est.


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