La Rotonde Le journal indépendant de l'Université d'Ottawa.

Du terrain à la classe

par Mathieu Langlois.

Susan Spronk est spécialiste des questions de développement en Amérique du Sud et enseigne depuis deux ans au Département de développement international et mondialisation de l’U d’O. En entrevue avec Antoine Trépanier, elle parle de la vie d’une chercheuse sur le terrain et en milieu académique.

La Rotonde: Avant d’enseigner en développement international, vous travailliez sur le terrain. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consistait votre travail sur le terrain?

Susan Spronk: J’ai commencé au Nicaragua. Quand j’étais jeune, j’étais chef d’un groupe de jeunes de l’Alberta. Nous avions fait un échange artistique entre jeunes avec une ONG [Change for Children]. J’y suis allée deux fois avec eux parce que je m’impliquais beaucoup, au secondaire, dans le travail de solidarité avec l’Amérique latine. Par la suite, j’ai travaillé en Ontario avec des travailleurs immigrants du Mexique, ce qui m’a permis d’apprendre l’espagnol. C’était après mon baccalauréat en science politique à l’Université de l’Alberta. Puis, j’ai été stagiaire pour l’Agence canadienne de développement international au Nicaragua. J’ai eu la chance de travailler avec les enfants de la rue à Managua, la capitale, pendant six mois. C’était vraiment une belle expérience!

LR: Quels sont les plus grands défis auxquels vous avez été confrontée?

SS: C’était tout un défi que de travailler en Bolivie, parce que c’est un pays où une partie de la population est fortement anti-impérialiste, alors être une jeune femme blanche de classe moyenne, ça pose parfois des difficultés pour avoir un bon rapport avec eux. Même pour les activistes, les professeurs de classe moyenne comme moi actuellement, c’est difficile. Mais je les respecte beaucoup parce qu’ils ne recherchent pas l’aide des gens. Ils me demandaient toujours ce que j’allais leur apporter. Oui, c’est bien, j’ai écrit une thèse, mais qu’est-ce que je fais avec? Cela m’a beaucoup fait réfléchir au rôle de chercheur et à voir ce qu’on peut faire en solidarité pour les peuples du sud.

LR: Que pensez-vous de la valeur morale de l’aide humanitaire, que ce soit sur le terrain ou ici, à l’Université?

SS: Ce n’est pas une question qui m’intéresse vraiment, car je trouve que l’aide humanitaire vient souvent avec une bonne intention, mais mal placée. Personnellement, ce que je trouve le plus important, c’est l’implication des institutions financières internationales. Mais il y a des exceptions! Par exemple, il faut intervenir d’une manière ou d’une autre à Haïti parce qu’il y a un désastre. Mais est-ce qu’on doit aider via l’ONU, qui est en fait contrôlée par les États-Unis, ou par Via Campesina, où les cubains donnent une aide beaucoup plus solidaire? Selon moi, il est nécessaire d’appuyer de manière solidaire les mouvements sociaux.

LR: Michael Ignatieff croit qu’il est difficile d’investir dans l’aide internationale, notamment à cause de la corruption. Qu’avez-vous à dire à propos de cela?

SS: Premièrement, il faudrait fermer tous les comptes bancaires suisses, par exemple. Ça aiderait bien plus que les politiques contre la corruption. Selon moi, parce que ces comptes créent des «trous» dans le système financier, il y aurait beaucoup plus d’argent alloué à l’aide humanitaire […]. Par ailleurs, la crise financière aide à exposer les failles du système et il y a un mouvement qui s’installe qui souligne l’importance de ce problème. Un auteur et chercheur du nom de Raymond Baker démontre avec les statistiques que l’argent perdu dans ces trous représentent 30% de plus que ce qui est alloué à l’aide humanitaire.

LR: Dernièrement, Stephen Harper a annoncé qu’il souhaitait investir davantage dans l’aide internationale, particulièrement auprès des femmes et des enfants dans le besoin. Qu’en pensez-vous?

SS: Ah oui? (Rire) C’est l’excuse principale qu’on donne pour intervenir en Afghanistan. «On va sauver les femmes!» C’est sûr que pour le développement, lorsqu’on parle du développement du capitalisme, la manière efficace est d’investir pour remettre les jeunes filles dans les écoles. C’est une belle priorité, mais je préfère ne pas critiquer.

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