La Rotonde Le journal indépendant de l'Université d'Ottawa.

Androphobie

Le ridicule du concept de l’androphobie (nom féminin désignant la peur de l’homme) se trouve dans le fait même que celui qui a peur de l’homme a donc, par association, peur de lui-même et de son espèce. On a beau en rire, voir cette phobie comme étant complètement ridicule ou la comparer à une maladie rare qui n’atteint que les malchanceux de ce monde, cette peur de soi et d’autrui est pourtant un phénomène quotidien que l’on retrouve partout. Attention : vous êtes peut-être entourés d’androphobes à l’instant même…

On ne se rend pas compte de l’existence des androphobes parce qu’ils ont réussi à s’incruster à peu près partout où l’on va, à un point tel que nous ne les apercevons plus. Pis encore : on adopte, sans s’en rendre compte, leurs comportements craintifs à l’égard des autres.

Prenons, à titre d’exemple, un autobus voyageur de 58 places en moyenne. Toutes les places sont occupées. Pourtant, seuls 50 passagers sont à bord du véhicule. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas? Pourquoi, une fois à bord, le 51e passager n’arrive-t-il pas à se trouver une place? C’est que huit des 58 places occupées servent d’appui pour des objets tels sac à dos, valise, casquette. Évidemment, ces objets ne sont pas là par hasard. Il s’agit en fait de l’application d’une bonne vieille méthode connue de tous qui consiste à empêcher un inconnu de venir s’asseoir à côté de soi. Voyant que le 51e passager continue son chemin sans lui demander de déplacer son sac, le passager rusé soupire de soulagement.

L’exemple de l’autobus n’en est qu’un parmi tant d’autres. Plusieurs situations quotidiennes sont la preuve que les gens ont de plus en plus peur des autres. S’il manque de tables dans un café, rares sont ceux qui iront demander à un client s’ils peuvent s’asseoir avec lui. Dans les salles de cours, on laisse un, deux ou trois espaces entre sa place et celle du collègue de classe que l’on ne connaît pas. En croisant quelqu’un dans la rue, on détourne rapidement le regard ou, un autre truc classique, on consulte son cellulaire ou sa montre, mine d’être soudainement intéressé par autre chose.

L’androphobie nous atteint tous et de façon tellement brutale que l’on ne se rend pas compte à quel point elle nous affecte. Pensons à toutes les amitiés que l’on ne développera pas en raison d’un regard détourné ou d’une situation sociale évitée. L’esprit de communauté est assurément manquant dans nos vies. C’est d’ailleurs le cas sur le campus, où le sentiment d’appartenance à la communauté universitaire serait beaucoup plus présent si les étudiants étaient plus ouverts aux nouvelles rencontres et montraient plus de sympathie à l’égard des individus au style de vie semblable au leur.

L’androphobie n’est pas une maladie. On en est atteint, quelquefois ou souvent, mais on peut aussi s’en dissocier. Plus qu’une simple peur, c’est un choix de vie, une vieille habitude qu’il faut, je crois, tenter d’abandonner.

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